Maroc : le livre confronté à un marché défectueux

Par : Caroline Garnier

12/04/2019

De son édition à sa diffusion, le livre peine à trouver son public au Maroc. Bien que le nombre de lecteurs se soit étoffé ces dernières années, les rouages déficients du marché du livre marocain ne parviennent pas de créer un lien suffisant entre l’offre et la demande.

Outre un enjeu de viabilité pour les acteurs du livre, cette problématique nuit au « droit humain élémentaire » des Marocains à accéder à la culture. 

Malgré l’émergence d’un lectorat potentiellement plus conséquent qu’auparavant, compte-tenu d’une progression de l’alphabétisation, le Maroc est confronté à l’absence d’un marché du livre et d’un circuit de lecture publique. 

Tel est le constat que dresse Kenza Sefrioui dans son ouvrage Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc, publié aux éditions En toutes lettres en janvier 2017.

La critique littéraire, co-fondatrice de la maison d’édition En toutes lettres basée à Casablanca, et membre de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, dénonce dans ses enquêtes une défaillance de l’accès au livre des marocains. 

 

Un système défaillant 

Kenza Sefrioui souligne qu’en 2016, 35,5 % des ouvrages sont édités à compte d’auteur, c’est-à-dire que l’écrivain finance lui-même les frais d’impression et de publicité de son livre. Cette proportion a baissé, selon le rapport annuel 2017/2018 sur l’état de l’édition et du livre réalisée par la fondation du Roi Abdul Aziz Al-Saoud, qui dénombre 26,61 % d’édition à compte d’auteur contre 73,39 % d’édition professionnelle. 

Qu’il s’agisse d’un quart ou d’un tiers de la production, l’auto-édition est localement une solution extrêmement coûteuse pour l’auteur qui en tire peu de bénéfices, et qui ne permet pas à son ouvrage d’être diffusé à long terme de façon rentable. 

La forte part d’écrivains optant pour ce choix d’édition traduit également une méfiance à l’égard du circuit du livre traditionnel. Ainsi, les écrivains les plus reconnus préfèrent être publiés à l’étranger : « On ne vit pas de sa plume au Maroc », affirme Kenza Sefrioui.

La production éditoriale concerne essentiellement des textes d’auteurs marocains (82,63%), suivis par les auteurs français (5,19 %). La majorité des auteurs publiés sont des hommes (84 %) contre 16 % de femmes, en dépit d’un accès progressif des jeunes filles marocaines à l’enseignement supérieur. 

Le Maroc recense 148 éditeurs professionnels privés et 259 éditeurs institutionnels actifs pour l’année 2017/2018. En moyenne, les éditeurs professionnels ont produit 8 titres par an contre 3,5 titres pour les éditeurs institutionnels, et seulement onze d’entre eux ont publié plus de dix titres au cours de l’année. 

Le secteur de l’Édition ne représentait en 2014 que 0,9 % du chiffre d’affaires global du secteur industriel avec 3,756 milliards de dirhams (345,9 millions euros) de chiffre d’affaires, soit une baisse par rapport à 2012 où il représentait 1,28 % du chiffre d’affaires global.

Le développement de la publication assistée par ordinateur (PAO) et du numérique ont permis la multiplication des imprimeurs avec un coût de fabrication réduit. 

Néanmoins peu d’entre eux sont spécialisés dans le livre et aucun d’entre eux ne serait spécialisé dans l’impression de livres de littérature générale. Cette catégorie ne représente d’ailleurs que 17 % de leur activité totale. 

En ce qui concerne les libraires, ils constituent selon Kenza Sefrioui, « le maillon le plus fragilisé de la chaîne ». Possédant une trésorerie insuffisante, ils se retrouvent dans l’incapacité de diversifier leur offre. En 2014, le pays était doté de plus de 750 librairies soit une librairie pour 45 333 habitants. Et la grande majorité d’entre elles ne vit pas de la vente de livres de littérature générale, mais de livres scolaires. 

Elles complètent leurs revenus par la vente de papeterie, de matériel de bureau ou encore de tabac. Il est important de noter que certaines des villes universitaires telles que Kénitra, Beni, Mellal ou encore Safi ne disposent pas de librairie.

En 2009 est apparue la première librairie en ligne, Livremoi.ma proposant un catalogue international où il est possible de payer avec une carte bancaire marocaine. Un phénomène qui a convaincu certaines librairies de se doter elles-mêmes d’un site en ligne. 

Toutefois, les librairies sont confrontés à de faibles ventes. Une enquête menée par l’association Racines sur les pratiques culturelles en 2016, révélait que 64,3 % des interviewés affirmaient ne pas avoir acheté de livres au cours des 12 derniers mois. 

Un comportement qui induit une réduction des tirages et implique que 95 % des titres publiés ne soient pas réédités. Un ouvrage tiré à 1 500 exemplaires met par exemple trois ou quatre ans à s’écouler. 

Prix, informatique, accès : les obstacles du livre marocain

Le prix des livres est notamment l’une des raisons qui explique les frêles ventes des libraires. Établi autour de 72 dirhams (7 euros), son coût est relativement élevé si l’on considère le revenu mensuel moyen des marocains. 68,5 % des interviewés de l’enquête réalisée par Racines déclarent ainsi percevoir moins de 2 500 dirhams par mois (230,84 euros). 

De plus, il n’existe pas de loi sur le prix unique du livre au Maroc, ce qui constitue un obstacle pour régulariser le secteur et lui permettre d’évoluer sainement.

Le marché du livre marocain est également entaché dans sa dynamique par une carence informatique de ses acteurs. L’étude de l’association Racines démontrait ainsi qu’en 2014, moins d’un tiers des éditeurs avait un site internet tandis qu’une quinzaine de librairies professionnelles étaient informatisées et bénéficiaient d’un site internet. 

Outre les problèmes de diffusion des livres sur le marché, les espaces de lecture constituent également un handicap quant à l’accès du public aux ouvrages : 63,5 % des Marocains n’ont pas de bibliothèque à proximité de chez eux, et 14 % en possèdent une à moins d’un kilomètre de leur domicile. 

Le ministère de la Culture recense 297 bibliothèques et médiathèques au Maroc pour 34 millions d’habitants, selon les estimations de 2014, soit environ un établissement de lecture pour 115 000 habitants. Au total, les bibliothèques concentrent près de 3 millions de livres. 

En comparaison la France compte plus de 120 millions de livres dans ses bibliothèques, pour 66 millions d’habitants, et les recommandations de l’Unesco sont d’un livre par habitant.

Déjà peu présent dans le pays, le livre est réparti de façon très inégale sur le territoire. Tandis que l’axe Casablanca-Rabat se présente comme une concentration des lieux d’accès aux livres, les zones rurales constituent de véritables « désert culturel » selon Kenza Sefrioui.

Ainsi, 78 % des éditeurs et 67 % des imprimeurs se situent à Casablanca et à Rabat. La capitale économique possède d’ailleurs 190 librairies sur les 750 recensées en 2014 ainsi que 8 bibliothèques.

Le livre : une utilisation principalement scolaire

Le tour d’horizon du marché du livre au Maroc démontre un rapport limité des habitants à la lecture, et à la Culture de manière plus globale. L’école constitue un moment privilégié pour introduire le livre auprès des Marocains, mais dans un but scolaire et non de plaisir. 

En effet, 15,5 % des participants à l’enquête (menée par Racines) affirment être inscrits dans une bibliothèque : 47,9 % le sont dans une bibliothèque scolaire contre 24,2 % dans une bibliothèque municipale et 27,9 % dans une bibliothèque d’entreprise/communautaire.

Pour Kenza Sefrioui, le manque de temps-forts autour du livre induit cette absence de lecture-plaisir. Bien qu’il existe des Salons régionaux, seul le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca (SIEL), vitrine de la production intellectuelle et littéraire marocaine, possède une véritable visibilité avec près de 120 000 visiteurs par an, dont principalement des jeunes. 

De plus la faible médiatisation des oeuvres littéraires marocaines constitue pour l’autrice « une entrave au développement d’une culture de discussion autour des livres, en témoigne la rareté des rubriques de critiques littéraire dans la presse ».

En février dernier, à l’occasion de la 25ème édition du Salon Maghreb des livres à Paris, Kenza Sefrioui avait d’ailleurs publié une tribune dans Le Monde, dénonçant ainsi l’absence de structure sur le secteur du livre, regrettant également qu’aucun temps fort ne soit organisé en Afrique du Nord pour la littérature maghrébine. 

Une restructuration du marché du livre est donc essentielle selon elle, estimant que la part dérisoire accordée aux livres dans les économies maghrébines « révèle combien ce droit humain élémentaire qu’est la culture ne nous est pas garanti ».

Source : Fondation du Roi Abdul Aziz Al-Saoud- Cassablanca & « Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc » de Kenza Sefrioui, collection Enquêtes, En toutes Lettres, Février 2017. 

TEMPS DE LECTURE: 5 minutes

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