Agnès Evren : « Notre objectif est de remettre le livre au cœur de la vie des Franciliens »

Par : Adrien Aszerman

07/01/2019

Entretien avec Agnès Evren, Vice-présidente de la Région Île-de-France chargée de la Culture, du Patrimoine et de la Création. Présidente de la Fédération LR de Paris et Conseillère de Paris LR (15e)

Booksquad : L'Île de France concentre 28 % des effectifs nationaux du secteur du livre, et 80 % des emplois de l'édition. Comment la région soutient-elle le secteur, et pour combien compte-t-il dans l'économie régionale ?

Agnès Evren : La politique régionale du livre est ambitieuse et fait écho à une vraie volonté : l’engagement de porter la culture pour le grand public sur tout le territoire. L’Île-deFrance est immense, avec de grandes inégalités. Notre objectif est précisément de réduire ces inégalités.

18 millions d’euros ont été consacrés en deux ans à la chaine du livre, en soutenant chacun de ses maillons : auteurs, libraires, éditeurs, équipements culturels... Le budget minimum annuel est de 7 millions d’euros.

Dans le cadre de notre politique, nous mettons à disposition des lieux pour l’organisation d’évènements culturels, et simplifions les procédures pour l’accès aux aides. La Région est ainsi soutien de la promotion des éditeurs, en participant directement à des salons et des manifestations (une quarantaine, dont Livre Paris) et la mise en œuvre des nouvelles Leçons de littérature dans les lycées.  Nous soutenons aussi des projets innovants, par une enveloppe globale de 215 000 euros par an dédiée aux éditeurs indépendants.

Enfin, nous œuvrons au développement des librairies indépendantes, avec une aide à la constitution des fonds, et par le biais l’Association d’aide au développement de la librairie de création (ADELC) dont la Région est partenaire. Sur les 500 librairies indépendantes recensées, 32 libraires ont été aidées en 2018 par un budget global de 487 000 euros.

« Mettre le livre pour tous et partout »



BS : Quelle est l'articulation entre la politique du ministère de la Culture, pour le livre, et la politique de la région ?

A.E : L’État intervient via le Centre national du livre, qui lui-même intervient en direction de l’ensemble de l’édition. La Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Île-de-France concentre son intervention sur l’aide à la librairie et à l’édition par l’informatisation (la construction de médiathèques), le soutien aux manifestations littéraires. La Région a également un programme régional de rrésidences d’écrivains, associant des auteurs à des lieux de culture.

Pour le reste du secteur, les aides sont similaires, mais la Région a une vision du territoire plus fine, visant à amplifier la grande couronne, avec une approche territoriale pour remettre le livre au cœur de la vie des Franciliens. En mettant le livre pour tous et partout.

 

BS : Selon l'ABF le budget 2019 du ministère de la Culture ne permettra pas l'application des principales recommandations du rapport Orsenna sur les bibliothèques, et notamment l'ouverture étendue (soirs et dimanches). Quelle est la politique de la région sur ces questions, pour les 990 bibliothèques que compte son territoire ?

A.E : La conjonction des deux aides [du ministère et de la Région] est déterminante pour les acteurs. Il n’entre pas dans les compétences de la Région d’intervenir sur le fonctionnement des bibliothèques. La Région intervient en investissant d’un point de vue matériel pour les bibliothèques (équipement, numérique...), mais pas au niveau des ressources humaines.

Au-delà de l’aide à l’investissement, les bibliothèques sont un interlocuteur privilégié de la Région, notamment pour la mise en place d’opérations artistiques et culturelles à destination des lycées. C’est surtout sur cet aspect-là, pour débloquer le lien à la culture, que la Région intervient. La Région soutient des projets et des programmes, mais pas au-delà.

« Les missions du MOTif ont été directement intégrées au fonctionnement de la Région »



BS : Pourquoi avoir mis fin au MOTif (Observatoire du livre et de l’écrit en Ile-de-France) en 2017 ?

A.E : Il y avait eu concertation avec les professionnels du secteur en 2017, à la suite de laquelle il a été décidé de mettre fin à l’Observatoire. Nous avons réalisé que le MOTif  faisait doublon avec la politique de l’Etat et de la Région. Donc, dans un souci de bonne gestion de l’argent public et pour amplifier les dispositifs existants, le budget de fonctionnement de 1 million d’euros du MOTif a été réinjecté dans le budget livre de la Région. Cela a notamment permis la mise en place de nouveaux dispositifs (aide à l’accès aux foires et aides aux libraires). Notez que l’activité d’observatoire du MOTif a été également reprise, avec des études à venir.

BS : Avez-vous des retours sur les politiques d'aide à la création et à la rénovation des librairies indépendantes, et en faveur des projets éditoriaux ? Sur le déploiement des boîtes à livres dans les gares (suite à l'expérimentation de 2017 ?)

A.E : Oui, les résultats sont là !
En 2017 et 2018, 49 librairies ont été aidées dans le cadre des projets régionaux. 15 à Paris, 24 en petite couronne et 10 en grande couronne, incluant 12 créations et reprises.  Nous avons par ailleurs soutenu 14 projets exceptionnels (BD, photo) pour 196 000 euros.

L’expérimentation des boîtes à livres dans 15 gares a été un grand succès, donc le dispositif sera étendu avec des boîtes plus résistantes dans 200 gares (185 gares supplémentaires d’ici fin 2021). Nous y travaillons avec la SNCF, et sur tout 2019. Cela permet de démocratiser l’accès du livre à tous les publics, et d’assurer sa présence dans des lieux inhabituels. Cela permet aussi de créer des liens sur les territoires avec les bibliothèques locales.

Nous avons investi 18 millions d’euros en 2 ans et les retours sont très bons. Les professionnels sont très satisfaits et les libraires indépendants aussi (ce point étant nodal, la librairie étant le secteur le plus fragile aujourd’hui). Cela peut encore sembler insatisfaisant, mais tout centre-ville est l’âme d’une ville. Il lui faut donc une librairie. Le livre est le premier bien culturel acheté par les Français. Il est en conséquence bien vu qu’une collectivité œuvre autant pour sa présence sur le territoire.

« Les Leçons de littérature donnent aux lycéens un rapport vivant à la littérature »



BS : Valérie Pécresse s'est beaucoup impliquée pour le lancement des "Leçons de littérature" dans les lycées. D'où vient l'initiative, et quels sont ses premiers fruits ? Comment l’opération est-elle accueillie par les lycées de la région, et les auteurs ?

A.E : Nous souhaitons faire des lycées et des CFA la porte d’entrée de la culture et parce que nous considérons que la lecture est la première marche d’accès au savoir, nous avons lancé cette initiative originale et inédite qu’est une Leçon de littérature. Les retours sont très forts. J’assiste à certaines Leçons moi-même. Certains jeunes n’avaient jamais ouvert un livre auparavant. Un lycéen a réagi un jour en exprimant à une autrice : « Merci Madame, je pensais que les auteurs étaient tous morts ». 

Les écrivains semblent habituellement hors-sol, inaccessibles. Certains lycéens leur demandent même s’ils connaissent Netflix !  Ces rencontres - rémunérées pour les auteurs - permettent un rapport vivant à la littérature, nombreuses sont les plumes qui ont répondu présentes à cette initiative : Jeanne Benameur, Geneviève Brisac, Bernard Chambaz, Marie Darrieussecq, Marcel  Cohen, Alice Ferney, Marie-Hélène Lafon, Hervé Le Tellier, Bertrand Leclair, Gilles Leroy, Carole Martinez, Thomas B. Reverdy, etc.

Ici c’est montrer que la lecture est pour tous, sans barrière, et que cela permet de vivre. Montrer la quintessence de ce qu’est un écrivain, son accessibilité, peut aussi débloquer pour certains lycéens l’envie d’écrire.

 

Le rapport à la rémunération des auteurs est aussi très important. La première question qui leur est posée dans les lycées est souvent de savoir combien ils gagnent. Le travail de création ne peut pas être une fin en soi pour les lycéens. Mais une gagnante du Prix Medicis a expliqué avoir gagné une dotation d’1,5 million d’euros et d’être passée à la télé. D’un coup, les choses deviennent beaucoup plus concrètes (rires).

Notre volonté est d’amplifier l’opération : avec 100 Leçons dans 100 lycées cette année, 11 000 lycéens sont concernés. Notre conviction est qu’il faudrait les généraliser.

Certains lycées sont plutôt éloignés de Paris, souvent en grande couronne. L’idée est de faire une cartographie avant la fin de la mandature, avec un projet culturel par lycée (avec le Frac, ou une Leçon de littérature...). Cela encourage l’émancipation individuelle.



Propos recueillis par Adrien Aszerman

TEMPS DE LECTURE: 5 minutes

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