La reconnaissance du métier d’auteur au coeur des États généraux du livre 2019

Par : Lucile Payeton

05/06/2019

La deuxième édition des États généraux du livre s’est tenue hier à la Maison de la Poésie. À cette occasion, de nombreux acteurs du secteur de l’édition - auteurs, éditeurs, diffuseurs, agents, et pouvoirs publics - se sont exprimés sur la condition de l’auteur en France et sur les avancées observées depuis la première édition. Mais aussi sur les nombreux progrès en matière de fiscalité et de droits sociaux qui restent à réaliser

La reconnaissance de l’auteur comme professionnel et acteur économique de la chaîne du livre a été l’une des revendications majeures de cette journée. D’autres problèmes, comme la surproduction, le manque de dialogue entre professionnels et le manque de transparence des maisons d'édition ont été abordés. 

Une précarisation due à une perte de la valeur sociale

Olivia Guillon

La précarisation des auteurs s’est illustrée aux travers de nombreux témoignages tout au long de la journée, notamment l’illustratrice Aurélie Abolivier qui, dans sa vidéo, a fait part de sa course sans fin auprès de trop nombreux interlocuteurs pour se voir verser une juste rémunération.

À sa détermination, la romancière Isabelle Jarry a opposé sa lassitude. Cette dernière a ainsi qualifié d’ « humiliant » la constante nécessité de demander une meilleure rémunération auprès des éditeurs, notamment.

Cette précarisation, Olivia Guillon, économiste, est venue l’attester en début d’après-midi, en dressant un bilan de l’économie du secteur du livre. Celui-ci atteste du recul du pouvoir d’achat des artistes auteurs, non seulement en France, mais dans les autres pays aussi, notamment au Canada et aux États-Unis. 

Olivia Guillon a expliqué cette précarisation des auteurs par une tendance générale, qui est d’envisager la valeur économique de l’oeuvre, et non sa valeur sociale et culturelle : « L’oeuvre a une valeur indépendante de sa valeur de marché », a-t-elle expiqué. 

Olivia Guillon a aussi souligné que la reconnaissance de l’auteur comme professionnel doit passer par une rémunération en conséquence. Elle a expliqué que l’auto-identification de l’auteur à la catégorie professionnelle à laquelle il veut appartenir influe sur le travail de celui-ci. L’auteur ne se reconnaitrait comme tel que par une rémunération attestant de son activité, comme profession. 

L’auteur reconnu acteur économique 

Lors de la table ronde sur le partage de la valeur, Samantha Bailly - autrice jeunesse, présidente de la Ligue des auteurs professionnels, Vice-Présidente de la Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse - a insisté sur la nécessité de reconnaître l’auteur comme un « corps » et non plus comme seulement un « esprit » : « Dans le secteur, nous sommes uniquement vus par le prisme de nos oeuvres », a-t-elle insisté.  

Une revendication qui faisant écho aux paroles de deux autres intervenantes :

Léonor de Recondo, romancière, a ainsi demandé aux auteurs de « reconnaître leur propre valeur lors de la signature des contrats, et de parler de l’aspect pécuniaire de leur activité : « Même si c’est compliqué, il faut pouvoir parler de sa propre valeur ».

En fin de table ronde sur le sujet de « Un meilleur partage », durant son intervention très applaudie, la journaliste et autrice Géraldine Schwarz est revenue sur ses expériences très différentes en tant qu’autrice publiée en France et en Allemagne. Elle a ainsi parlé du traitement de l’auteur - intellectuel qui diffère d’un côté et de l’autre de la frontière. Et notamment lors d'interventions gratuites lors d’évènements culturels en France. Elle a comparé la systématisation de la gratuité de la culture en France avec la reconnaissance de l’auteur en Allemagne comme professionnel rémunéré pour ses interventions, notamment dans les médias. 

Le président du SNE pris à partie

Bien que la majorité des auteurs réclame d'être reconnus comme acteurs économiques, certains ont fustigé Vincent Montagne (Président de Média-Participations & Président du Syndicat National de l'Edition) lorsqu'il a parlé des auteurs comme part d'un marché et d'une industrie. Une autrice dans l’assistance l’a ainsi violemment pris à partie pour rappeler que les auteurs sont avant tout des passionnés. Vincent Montagne a cependant rappelé que les éditeurs travaillent pour les auteurs et, comme eux, surtout pour les lecteurs. Comme le prouvent de nombreuses maisons d’éditions qui, malgré des difficultés économiques, poursuivent leur activité, par passion.

La surproduction, un problème qui touche tous les acteurs de l'industrie du livre

Bruno Caillet, Anne-Laure Walter, Bessora, Gilles Haéri, Xavier Moni

Parmi les autres sujets abordés, le problème de la surproduction est revenu plusieurs fois dans les discussions. Le sujet a créé de vifs débats, parfois venant de l’assistance et parfois même entre intervenants. 

Lors de la table ronde sur le partage de la valeur (« État des lieux : qui gagne quoi ? »), une autrice est intervenue, prenant à partie les éditeurs en leur demandant de revoir la qualité des livres qu’ils publient. Un tri nécessaire, selon les auteurs, pourrait être une des solutions à la surproduction, mais aussi à une baisse de la qualité de la littérature française, comparée à la télé-réalité et à l’abaissement de la qualité des programmes audiovisuels.

De son côté, Xavier Moni, libraire et Président du Syndicat des libraires de France (SLF), a tiré la sonnette d’alarme. Il a exposé les difficultés des libraires français face à la surproduction de livres qui atterrissent dans leurs magasins et les problèmes qui en découlent. « Dans une librairie, le taux de retours est de 20 % », a-t-il dit. Des retours qui coûtent cher à la librairie, dans la ré-expédition, mais aussi dans la main d’oeuvre qu’elle mobilise et qu’il faut rémunérer. Le taux de renvois est selon Xavier Moni l’une des conséquences de la surproduction.

Le Président de la SLF a expliqué aussi l’impossibilité de choisir parmi les quelques 50 à 60 nouveautés publiées par les maisons d’édition chaque mois, pour qui les librairies doivent trouver une place sur les étagères. Le cas échéant, ces livres, après avoir été reçus, finissent dans les retours. 

Face à la répartition schématique qui attribue 36 % du prix du livre reversé au libraire, Xavier Moni a confié ne pas trouver ce pourcentage représentatif et a déploré un manque de communication entre les professionnels du secteur - un manque de communication qui a des répercussions sur le marché. 

La nécessité d’un dialogue constant entre différents acteurs du secteur

« On souffre d’une méconnaissance de nos métiers respectifs. On ne connaît pas nos réalités économiques », a encore insisté Xavier Moni à la table ronde « État des lieux : qui gagne quoi ? ». 

À cette même table, Gilles Haéri - éditeur et directeur général des éditions Albin Michel - a tenu a rappelé que les 21 % touchés par l’éditeur, comme indiqué sur le schéma représentatif, servent en grande partie à la production et à la promotion du livre lui-même et non au bénéfice de l’éditeur. Il a ainsi expliqué la répartition suivante : environ 15 % sont pour les frais généraux de l’éditeur, que sont les salaires des différents salariés de la maison d’édition, puis environ 5 % (entre 3 et 7 %) sont réservés à la promotion du livre, laissant 1 % de bénéfice à l’éditeur. 

Si les auteurs ont réclamés plus de dialogues, certains d'entre eux, comme Léonor de Recondo, ont appelé leurs pairs à « parler d’une seule voix ». Certaines effusions ont ainsi pu parasiter les communications et les débats entre les professionnels venus exposer leurs observations et parler de la réalité de leurs activités. 

La nécessité d'un meilleur accompagnement

Parmi les revendications, les auteurs ont encore demandé un meilleur accompagnement de leurs oeuvres, par le biais de la promotion. 

Vincent Monadé, président du Centre national du livre (CNL), a voulu rappeler lors de son discours introductif la place du CNL aux côtés des auteurs, contribuant financièrement à leur travail grâce à des aides directes et indirectes. Le CNL a ainsi versé environ 7,4 millions d’euros d’aides directes et indirectes aux auteurs, comprenant des bourses et des rémunérations pour prestations. 

Dans l’assistance, plusieurs autrices et auteurs ont pris la parole, demandant plus de transparence sur le partage de la valeur. L’une des propositions a notamment été d’inscrire dans le contrat le montant réservé à la promotion du livre, en euros ou en pourcentage. Un auteur s’est ainsi adressé à Vincent Montagne (SNE), en réclamant plus de personnel dans les maisons d’édition, afin d’assurer le suivi des oeuvres. 

Lors de son intervention, Marie Sellier, présidente de la Société des Gens de Lettres, a aussi appelé les pouvoirs publics (représentés notamment par Martin Adjari - directeur général des médias et des industries culturelles au Ministère de la Culture (DGMIC) - et Nicolas Georges directeur chargé du livre et de la lecture à la DGMIC) à un accompagnement des auteurs dans leurs démarches avec les éditeurs 

La question de l’accompagnement a aussi été abordé lors de la table ronde sur les réformes sociales et fiscales dans la matinée, alors que de nombreux auteurs dans l’assistance ont réclamé une simplification des démarches administratives : pour la déclaration de précompte et la difficulté d’obtenir des formulaires de précompte par les diffuseurs. Ils ont souligné que ce problème avait pour raison majeure le manque d’information des autres acteurs de la chaîne du livre, tels que les diffuseurs, mais aussi des administrations comme l’Urssaf et la Sécurité sociale, qui réclament des papiers administratifs aux auteurs, les obligeants à de longues démarches fastidieuses auprès d’interlocuteurs mal ou sous-informés.

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