Cécile Palusinski : « Le livre audio est un objet littéraire à part entière »

Par : Justine Souque

04/02/2019

Alors que le livre audio connait ces dernières années une croissance exponentielle (+40 % en 2017), le support séduit de plus en plus éditeurs, lecteurs et médias. Parmi les passionnés, qui décèlent dans l’audio « un lien fructueux entre l’univers de l’audiovisuel et celui de l’édition », se trouve Cécile Palusinski, présidente de l’association La Plume de Paon et directrice de l’agence Numered, qui valorise le livre en tant qu’objet ‘transmédiatique’. Elle dresse avec nous un panorama du marché du livre qui, loin de dépasser la question des supports, s’en nourrit pour mieux se renouveler.

BookSquad : La Plume de Paon, association dont vous êtes la présidente, fête ses dix ans en 2019. Quel est le bilan de cette décennie ?

Cécile Palusinski : Depuis deux ans, nous assistons à un véritable engouement pour cette forme de lecture qu’offre le livre audio, engouement qui se déploie, entre autres, grâce aux usages numériques chez soi et en voyage.

Le marché du livre audio devrait d’ailleurs bénéficier de l'accessibilité croissante aux nouvelles technologies, avec les enceintes connectées et les assistants vocaux, comme l’a parié l’éditeur Audible en scellant un partenariat avec Alexa, l’assistante vocale d’Amazon.

Pour résumer, le numérique et les nouvelles technologies ont vraiment dépoussiéré l’image de l’audiobook et lui ont donné une place dans le marché du livre.

J’approfondirai cette question en parlant des apports des technologies les plus récentes sur l’objet livre lors de la journée professionnelle organisée par Mobilis le 1er mars à Nantes, Les formes du livre : numérique, web, audio, transmédia.

Nous avons également remarqué qu’un public de plus en plus étendu venait assister aux événements consacrés au livre audio, comme le Festival du Livre audio à Strasbourg. Ces événements sont d’ailleurs de plus en plus nombreux : nous avons eu l’année dernière par exemple la Journée interprofessionnelle de juin 2018 organisée par la Plume de Paon et la SGDL, ainsi que la soirée Les mille et une voix du livre audio, née du partenariat entre le SNE et la Comédie-Française.

 

« Le livre audio est désormais considéré comme un levier de croissance »

 

BS : Une dynamique visible également du côté des éditeurs avec une offre de plus en plus variée. Peut-on dire que, sur le marché du livre, le livre audio est en quelque sorte une revanche du numérique ?

C.P : Oui, assurément. Le livre audio se place aujourd’hui comme un véritable relais de croissance dans le secteur de l’édition. Pour exemple, le groupe Editis, qui fait partie des géants de l’édition, s’est récemment lancé dans l’aventure avec la marque Lizzie, mais il existe en parallèle des acteurs plus modestes, très engagés eux-aussi, tels que les éditeurs pure-players.

Tous les ans, La Plume de Paon actualise d’ailleurs son catalogue d’éditeurs livre audio et chaque année, les maisons d’édition y sont de plus en plus nombreuses. Tout comme les éditeurs, les plateformes numériques ont suivi la tendance en investissant le marché de l’audiobook, à l’instar de Kobo.

Ce qui est encourageant, c’est que le livre audio est désormais considéré comme un levier économique mais aussi comme un objet littéraire à part entière, comme le démontre l’étude sur les Français et le livre audio menée par commission du SNE dédiée à ce support et présentée par le CNL en 2017.

BS : Éditeurs, plateformes numériques et lecteurs ont donc adopté le format livre audio. Les institutions profitent elles aussi de ce format. Parlez-nous du partenariat qui a été scellé entre La Plume de Paon et l’Institut français :

C.P : Le partenariat avec l’Institut français participe d’une volonté commune de faire connaître l’offre de livres audio auprès des communautés francophones et francophiles à travers le monde.

C’est ainsi que l’Institut français relaie le Prix du Public La Plume de Paon auprès de leur réseau grâce à leur plateforme Culturethèque. Notre association, elle, leur propose une sélection trimestrielle de livres audio qui est présentée sur leur plateforme IF Livres.

Convaincus que le livre audio est un support possible d’apprentissage de la langue française, nous réfléchissons ensemble à des modalités d’utilisation du livre audio en classes de FLE.

Les objectifs sont donc pluriels : donner à entendre les grandes voix de la littérature francophone, mais aussi de démontrer l’intérêt pédagogique du livre audio, ce qui contribue dans un même temps au rayonnement de la francophonie.

« L’ebook et le livre audio sont deux expériences de lecture complémentaires »

 

BS : En tant qu’objet singulier, le livre audio participe au marché de l’édition et à la promotion de la francophonie, mais il permet aussi de créer des passerelles entre les supports, notamment le livre papier, l’ebook…

C.P : Exactement. À côté de l’ebook, qui reste la forme numérique majoritairement commercialisée en France, nous voyons apparaître une offre de livres enrichis, ou livres augmentés.

Ils ouvrent un dialogue fécond entre créateurs (écrivains, illustrateurs, compositeurs, artistes-interprètes, ingénieurs du son, bruiteurs, mais aussi spécialistes de la réalité virtuelle, ou de la réalité augmenté). Le livre audio participe à ce décloisonnement des différents champs de la création.

Si la diffusion de livres enrichis reste encore complexe, la plateforme furturlivre.fr, entre autres, présente déjà ces oeuvres transmédiatiques qui pourraient devenir une niche économique. Il existe déjà de beaux projets qui émergent, notamment en édition jeunesse, dont certains sont récompensés lors de la cérémonie Bologna Ragazzi Digital Award, en Italie.

À titre personnel, je participe à un projet transdisciplinaire, NORD SUD, qui se développe grâce au crowdfunding, forme de financement participatif particulièrement propice aux projets éditoriaux expérimentaux.

BS : Qu’il participe à un projet collectif de livre augmenté, ou qu’il soit choisi comme alternative au format papier, le livre audio offre une expérience de lecture différente. Pensez-vous qu’à terme les lecteurs se tourneront uniquement vers l’audio et délaisseront l’ebook ? Ou bien l’audio sera-t-il une lecture complémentaire  ?

C.P : L’ebook et le livre audio ne sont pas en concurrence, ce sont deux expériences de lecture complémentaires, qui correspondent à des usages et des moments de lecture différents. 

Dans cette logique, Amazon a annoncé dès 2014 la mise en service d’une application Kindle, Whispersync for Voice, qui permet de basculer du livre numérique homothétique au livre audio sur Audible. Scribd, appelé le “Netflix du livre”, l’a aussi compris en proposant à la fois des livres numériques et des livres audio, ce qui lui a permis d’atteindre le million d’abonnés [pour la première fois début janvier, NDLR].

J’ajouterais enfin que les livres augmentés pourraient tout à fait être des lieux de rencontre entre le livre numérique et le livre audio, proposant ainsi aux lecteurs le choix de naviguer entre les différents supports. 



«
Le podcast permet un lien fort entre l’audio et le livre »

 

BS : En parlant de Netflix, notons que les plateformes de séries, de podcasts et de musiques fidélisent grâce à des formules d’abonnement. Qu’en pensez-vous pour le livre ?

C.P : S’agissant du livre, en tout cas en France, le modèle de l’abonnement semble difficile à mettre en oeuvre, car il pose encore de nombreuses questions, comme celle de la rémunération des auteurs, sujet particulièrement d’actualité.

En revanche, à travers le podcast, il existe un lien fort entre l’audio et le livre, en témoigne l’émergence de plateformes d’écoute dédiées aux auteurs, aux livres et à la lecture, comme le podcast PILE qui fête sa première année.

Ce lien va sans doute se renforcer avec l’expansion du podcast, qui connaîtra un tournant au printemps 2019, date de lancement de la plateforme d’écoute Majelan annoncée par Mathieu Gallet, ancien PDG de Radio France.

BS : Le podcast serait alors le nouveau médiateur du livre, aux côtés des autres influenceurs qui alimentent blogs et réseaux sociaux ? 

C.P : Le développement du podcast contribue à l’essor de la pratique d’écoute, il a donc très certainement une influence sur l’essor du livre audio, bien que celle-ci soit aujourd’hui difficilement quantifiable.

En tout cas, il est certain que le podcast illustre le regain d’intérêt du public pour le son et la parole enregistrée. En ce qui concerne le secteur du livre, quel que soit son format, les médias qui se lancent dans le podcast afin d’assurer la promotion d’un titre vont assurément rejoindre les autres prescripteurs (blogueurs, instagrammeurs, youtubeurs). Les chroniques audio seront ainsi une alternative possible aux chroniques papier et aux interviews vidéo.

Plus généralement, disons que l’audio peut de toute évidence donner envie de lire un livre, notamment grâce aux extraits de lecture à voix haute. La société La Machinamot produit ainsi des teasers audio qui mettent en valeur des textes lus par des artistes-interprètes.

Les éditions Les Belles Lettres ont d’ailleurs sur leur site un extrait réalisé par La Machinamot, à travers lequel on peut découvrir l’un des titres de Virginia Woolf. Et dans la mesure où l’ensemble du secteur éditorial a désormais pris conscience de l’impact émotionnel de la voix, le trailer audio, au service de la promotion du livre, semble effectivement avoir de beaux jours devant lui.

 

Propos recueillis par Justine Souque

TEMPS DE LECTURE: 5 minutes

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